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hep toi
si tu t'ennuies vraiment... vraiment, vraiment vraiment.
>>> Nouvelle
Dès qu’il s’est excusé de passer devant moi pour s’asseoir sur le siège vert à coussins hyper confortables teinté de rayures bleues, j’ai senti que c’était le bon. Pas le siège. Cette voix, cet harmonieux profil planté devant moi et les viriles excuses jaillies de cette bouche ciselée... C’était donc vrai. Désormais, moi aussi, je pourrais témoigner : on rencontre l’homme de sa vie dans le bus 91.
Je me suis lancée, j’ai dit : « Si je peux me permettre, essayez le 83 à l’occasion, il est bien aussi… » Etais-ce l’arrivée du printemps, la chanson diffusée sur la FM installée nouvellement par la régie autonome des transports parisiens ou peut-être les promotions sur les tickets de bus pour tout voyage effectué strictement dans le 14ème arrondissement ? Etait-ce le chauffeur alangui guettant le feu rouge, la nuit tombée derrière sa vitre blindée anti-effraction à isolant thermique et phonique, était-ce… Je ne sais pas mais j’ai su que l’amour naissait. A ce moment-là. A l’intersection de boulevard Montparnasse et de l’avenue Denfert, à vingt et une heure trente deux.
« C’est gentil, merci du conseil », a-t-il dit avant d’ouvrir nerveusement une carte de Paris. Puis il a ajouté : « Pendant que vous y êtes, vous me conseillez le 21 ou le 27 pour se rendre aux Halles ? » C’était beau, cette confiance toute fraîche, c’était beau de me confier le soin de choisir entre le quai de Conti et le boulevard du Palais. « 27 », ais-je répondu en m’éloignant un peu, rougissante, j’avais lu qu’il fallait faire durer les premiers pas. Je l’ai laissé s’activer seul, le guettant du bout de l’allée du couloir de bus (approximativement 3m50), bien résolue à me faire renverser par lui, à ma descente du bus. Comme convenu, il m’a écrasé le pied. C’est beau un homme qui panique. J’ai massé ma cheville, promettant que ce n’était pas grave, sans importance, trois fois rien, et il insistait : « En plus, votre bas est filé. » Un bas, pensez donc ! Il ne pouvait pas soupçonner que je portais des chaussettes résille, il ne voyait en moi que le fantasme, évidemment, j’étais fantasme en bas résille filée. J’étais pied femme écrasé par pied mâle et maladroit, gêné ; j’étais douceur, extase, envie et passion. Eût-il pu soupçonner un instant que j’avais volontairement troué ma chaussette gauche à l’aide d’un porte-clé trouvé en hâte dans mon sac et que la résille trop résistante n’avait cédé qu’à l’égratignure finale dont avait jailli mon sang ?
« Vous habitez loin d’ici ? m’a demandé mon homme. « J’allais juste faire quelques courses ç la supérette du coin », ais-je répondu. « Je suis vraiment désolé, vous saignez, je vais vous aider, si vous voulez. » Ca s’accélérait. « Je sentais bien que cette gêne entre nous n’était que la pudeur de notre bouleversement. Je ne lâchais plus son côté, et claudiquais vaille qui vaille. Il poussait le Caddie, je remplissais avec des produits que je n’avais jamais achetés auparavant, des herbes aromatiques, des tisanes exotiques, des fruits secs. Il était pressé, le bonhomme, il conduisait comme un pilote automobile, il savait ce qu’il voulait, plus vite nous en aurions fini avec ces contingences, plus vite nous sortirions de l’aquarium. Puis il s’est éclipsé au téléphone le temps d’un rayon, sans doute me réservait-il une petite surprise. Et le voilà de retour avec une bouteille à la main. Du champagne ! C’était trop ! Il avait tellement raison, pourquoi se refuser le plaisir, après tout ? Il faudrait bientôt qu’il nous fabrique un placard, où allions-nous ranger toutes ces bouteilles. Nous allions les boire, nous allions servir de placards, ce que j’étais drôle… L’amour rend gai. Nous allions d’abord boire une première coupe, accoudés au bar de sa cuisine américaine, ou de la mienne, puisqu’il se proposerait, en me déposant, de monter pour porter mes paquets. Mais je n’ai pas de cuisine américaine.
Qu’importe. Nous boirons quand même, au salon, en grignotant des fruits secs que nous échangerons afin de lier connaissance. Nous boirons une deuxième coupe en trinquant cette fois, et une troisième, une quatrième. Ensuite, nous croiserons nos bras pour boire la coupe de l’autre puis, trop ivres pour atteindre mon lit, nous nous aimerons au milieu du salon avant de nous endormir, ivres d’amour et de joie au milieu des noyaux d’olive. Car nous aurons fait un concours, bien sûr de jeter de noyaux, pour détendre l’atmosphère, un peu figée par cette vision terriblement romanesque du sang courant toujours sur ma cheville. A mon réveil, il aura préparé le petit-déjeuner. Il dira : « Bonjour toi ! », en m’embrassant dans le coup et sortira un gel douche vert pour me laver le dos pendant ma toilette. On fera des confitures avec mon sucre et mes fruits secs, et on touillera avec les pailles. Cet été, nous partirons sur une île paradisiaque et nous pêcherons des langoustes entre deux virées en pédalo. Nous nous marierons en septembre, le chauffeur sera notre témoin, et on se souviendra toute notre vie de la chanson du bus 91.
Ca se passait plutôt bien, je peux même dire que nous étions sur des rails…. « Ca s’arrête où ? », a demandé la caissière. « Juste là », ais je indiqué en montrant la bouteille de Champagne. « Tu as pris du Dom Pérignon? », a demandé d’une voix taquine une femme essoufflée à ventre rond et à tête d’ange atterrie de je-ne sais-où près des sacs plastique, emballant le seul achat de mon homme. Vous l’auriez vu, celle-là… Et pourquoi cette question d’abord ? Il a placé la règle pour séparer nos achats respectifs, comme si j’étais une espèce de cliente du supermarché, et je l’ai entendue dire à l’emballeuse de paquets : « Chérie, tu as fait vite dis moi ! Si ça ne t’ennuie pas, on va ramener Mademoiselle, je lui ai écrasé le pied dans le bus, on ne peut pas la laisser rentrer comme ça. »
C’était épatant d’être trompée avant de commencer une histoire… De toute façon, je dois me rendre à l’évidence, ça n’aurait jamais marché, la confiture de fruits secs. Maintenant que je boite avec ma cheville bandée, je vois bien que j’attire les regards. Tiens… Le nouveau directeur marketing du restaurant d’à côté, par exemple, il m’a tenu la porte tout à l’heure et il m’a emprunté mon téléphone, ensuite il a dit : « Qu’est-ce que vous prenez ? », puis « Boirez-vous du vin ? » Je ne voudrais pas m’avancer mais… Ne croyez vous pas que ça veuille dire quelque chose ?
plif plaf plouf [ceci est une fiction]
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